à nos amis forains – Louis de Gouyon Matignon

Une virtualité nouvelle hante le monde réel, la virtualité de l’ordre. Partout, ce qui est en subversion de la fluidité informationnelle est amené à périphérie. Les choses en séparation, en ceci qu’elles altèrent la circulation libre d’objets toujours plus digitalisés, sont mouvementées vers l’extérieur. L’interdiction croissante de notre potentiel subversif a pour résultat d’exclure que des perceptions nouvelles pénètrent des environnements toujours moins en contradiction. Le produit de cette tendance est l’affadissement des reliefs, la concolorisation des langages et in fine, l’impossibilité de pouvoir choisir notre façon d’être au monde. C’est de ce mouvement, qui vient désormais définir notre moment, qu’il est en l’espèce question dans la lutte que mènent les forains.

La fête foraine est une activité commerciale aux dimensions désormais culturelles. Vieille de plusieurs siècles – l’activité itinérante commerciale s’est organisée lors des premières fêtes patronales médiévales -, ayant popularisé de nombreuses innovations dans les domaines de la science (dentisterie), des techniques (rayons X) ou des arts (cinéma) et structurant par la langue, l’endogamie et l’itinérance de nombreux Français, ce « monde parmi les mondes » est présentement en danger. Par le Marché de Noël avenue des Champs-Élysées à Paris, ou de façon plus générale, par les fêtes foraines à Paris / en province, cette singularité est amenée à périphérie. Le combat est simple : il s’agit de défendre l’activité (souvent) plurigénérationnelle de Français, protéger notre patrimoine européen et plus importantement, pouvoir choisir de rester en contradiction de la fluidité informationnelle. C’est pour ces trois raisons que je suis aux côtés des forains et principalement, parce que je choisis d’être toujours à côté de ceux qui sont exclus du Flux.

Je suis triste de constater que ne convergent davantage pas les processus singuliers qui se placent intuitivement, culturellement ou conscienciellement en contradiction du sens de l’Histoire qui s’accélère à mesure qu’il se réalise. Nous sommes une grande famille qui s’ignore encore : certains d’entre nous sont à l’extrême droite, d’autres à l’extrême gauche (j’utilise ces termes non dans leur dimension du message politique – mais dans leur dimension du besoin qu’ont certains de faire survivre un monde en dissipation auquel ils aspirent), certains rejoignent Daech, d’autres préfèrent devenir artistes, certains s’engagent pour la survie de leur culture et d’autres changent de sexe, certains donnent de leur temps auprès des pauvres et exclus, d’autres hackent le monde quasi réel du virtuel. Je suis triste de constater que beaucoup d’entre ces frères et sœurs se critiquent, ne constatant pas qu’ils sont devenus objets de leurs objets, qu’ils évoluent dans une période anthropocénique – dans laquelle tout ce que nous avons jusqu’à présent connu s’apprête peut-être à disparaître – sans remettre en question la façon dont nous construisons l’économie et que, bientôt, nous devrons nous soumettre à des critères économiques archétypés afin d’être toujours dans le monde : les banques nous demanderons d’avoir assez d’amis sur Facebook avant de nous prêter de l’argent, les assurances auront accès à l’application Santé avant de choisir le type de contrat auquel nous aurons l’obligation – en fonction de notre état de santé – de souscrire. J’espère que nous arriverons un jour à nous retrouver.

Dans un espace où l’événement se déplace d’une dimension culturelle à civilisationnelle quasi instantanément et où, notamment, l’on se préoccupe des droits d’auteur d’un animal tout en plaçant ses parents dans des espaces dont l’architecture rappelle celle des prisons / hôpitaux pour qu’ils y meurent seuls (de la proximité architecturale des édifices publics dans des domaines en objet différents mais pas en sensation : prison, hôpital, centre d’hébergement, école, université, etc.), où l’on poursuit Cédric Herrou tout en laissant libre Patrick Balkany, où l’on se préoccupe de l’écriture inclusive – qui au passage casse le langage donc la pensée – alors que des langues – donc des possibilités de pouvoir penser le monde différemment – disparaissent quotidiennement, où de nombreux détenus, malades psychiatriques, vieux, handicapés ou pauvres en province (des inégalités territoriales) sont seuls et loin de la face de ceux qu’ils aiment (« Ta face est ma seule Patrie » – Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus), j’encourage « un million de fois » (comme je l’ai souvent entendu / lu à Pyongyang – Corée du Nord) les forains à utiliser de tous les moyens pour défendre leur activité, notre patrimoine et plus généralement, notre capacité à pouvoir encore nous opposer à l’accélération de l’Information dont le résultat est l’interdiction de ce qui est en séparation.

Tout pour le désordre.

Commander Tropical – L’histoire folle du monde forain !

à nos amis forains – Louis de Gouyon Matignon


à nos amis forains – Louis de Gouyon Matignon

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